Le baptême de la BF15 s'est fait en 1995 dans une salle de restaurant enfumée, par un groupe amical de convives, occupés à manger des frites très quelconques.
Le mot fut lancé, comme le projet lui-même l'avait été avec la désinvolture des copains qui agissent sans plus réfléchir au pourquoi ni au comment. Juste par désir. Les motivations qui poussent à s'occuper d'art sont toujours complexes, un peu suspectes, malgré l'évidente nécessité de s'investir dans un rapport au symbolique et une relation au réel non marchande…

Ce projet-là est surgi du seul principe de plaisir : l'envie de montrer ce qui ne se montrait pas, dans une voie entre les musées et les galeries, dont nombre de travaux d'amis artistes, et le désir de ne plus se contenter de l'activité critique (pour moi) ou de l'accompagnement (pour mes associés graphistes) mais de prendre part, d'affirmer quelque chose qui engage l'exercice du goût et la responsabilité citoyenne. La passion partagée, dans un cercle agrandi, pour ce type d'activité de diffusion dont l'exposition est la forme la plus visible, a permis de maintenir ce projet dans la durée.

L'ambition de professionnalisme s'est réellement concrétisée, lorsqu'en 1999, j'ai accepté une proposition de la DRAC Rhône-Alpes : prendre en charge un lieu d'exposition place des Terreaux, à Lyon, proposition assortie – grande nouveauté! – d'une subvention de fonctionnement.

L'équipe initiale s'était dissoute, le premier cercle des bénévoles s'est renouvelé totalement en 2000. Mais l'état d'esprit, désinvolte et aventureux, demeure dans ce nom de baptême, et -je l'espère-, dans le programme et le contenu des propositions.

La BF15 est une pomme de terre de création récente, contemporaine, donc, que certains cuisiniers considèrent comme la meilleure des pommes de terre, car elle se prête à de multiples accommodements : frite, purée, gratin, vapeur… Le lieu d'exposition s'y définit comme un objet “à tout faire”. Ce légume des temps de crise s'était imposé à nous comme symbole, en cette période de cohabitation politique qui nous octroyait Philippe Douste-Blazy comme ministre de la Culture.
Ce dernier avait d'ailleurs eu la maladresse d'opposer Paris à la ruralité, incluant sans aucun doute Lyon -et toutes les pommes de terre- dans la seconde catégorie.

Par ailleurs, la patate mathématique, vague dessin informe régnant sur l'école primaire, a capacité à intégrer une diversité d'éléments pour en faire un tout : l'esquisse d'un projet culturel en quelque sorte ! Le choix du tubercule a d'ailleurs permis toutes sortes de jeux de mots, permettant aux journalistes de se faire plaisir tout en conservant une dimension abstraite et distancée, car rares sont ceux dont la culture potagère permet de percevoir immédiatement le sens concret du mot. En dehors de son nom de baptême, la BF15 reste difficile à nommer : ni galerie, car cela sous entend une activité commerciale qui n'est pas, ni centre d'art, du fait de la modestie des dimensions et de la volonté de se démarquer de l'institution. Sans forfanterie ni jugement, juste par constat, l'on pourrait dire “marge d'art” en opposition à “centre”, mais le terme n'est pas élégant. Il permet néanmoins de désigner ce questionnement de la diffusion artistique, souvent pensée par l'artiste, et qui fait intégralement partie de l'œuvre. Car le lieu cherche à maintenir en mouvement la frontière entre le cadre de la présentation et les œuvres. “Laboratoire” convient parfaitement à certaines des expositions, et c'est l'état d'esprit qui anime ce lieu dévolu aux artistes, et qui se permet sans réels moyens de suivre de nouvelles formes conformes à leurs propositions. Mettre une œuvre au centre (d'art), l'installe parfois dans une sur-désignation qui lui est étrangère et devient préjudiciable. De leur côté, les financeurs publics qui président à sa destinée, c'est-à-dire le Ministère de la Culture via la DRAC, la Ville de Lyon et la Région Rhône-Alpes nous inscrivent dans “ le réseau des petits lieux” . S'y amalgament : des espaces municipaux, des lieux associatifs, des lieux d'artistes et d'amateurs. Soit, la petitesse des locaux d'exposition et la modestie des budgets correspond à l'adjectif ; mais pour le reste, ce terme m'a toujours paru préjudiciable à une perception juste des ambitions et enjeux, au plan de la création comme de l'action culturelle. Il révèle ce qui m'apparaît aujourd'hui nettement comme un “plafond de verre” séparant les initiatives associatives (même les plus soutenues comme la nôtre) des institutions. Et ceci, à la différence, par exemple de ce qui se passe en Suisse, peut-être plus généreuse envers la discipline, et où institution, association et galerie privée peuvent être les trois visages d'une même structure. Enfermée entre l'interdiction de vente d'œuvres, la faiblesse des pratiques françaises de mécénat et la limite des ressources publiques, la BF15 cherche encore les moyens de son fonctionnement. Il me faut insister là sur le facteur humain et le rôle majeur du bénévolat, dans un cadre qui ne peut rémunérer le travail : l'équipe salariée se compose en tout et pour tout d'un emploi-jeune.

Mais ambitionner, puis tenir, un niveau professionnel avec des moyens d'amateurs, est-ce bien raisonnable ?

Avant d'aborder en détail le déroulement des contenus artistiques, il me faut exposer le projet culturel, construit à l'aune de mon expérience de l'art dans l'espace public et sur les mesures du site. La place des Terreaux est le cœur paradoxal de Lyon : bordée par la prestigieuse mairie et le Musée des Beaux Arts, ornée de la célèbre fontaine de Bartholdi, mais où viennent également s'échouer le sentier, un lointain cousinage des canuts, et le bas des pentes de la Croix Rousse, quartier d'essence très populaire, une quasi-banlieue de centre ville. Eté comme hiver, toute la société défile sur cette place : jeunes “Sans Domicile”, fixés au flanc de la fontaine et jusque dans l'embrasure de la porte d'entrée, familles et touristes en promenade, élus et employés municipaux des bureaux alentour, habitants des pentes, dont beaucoup de jeunes artistes restés à proximité de leur Ecole des Beaux Arts. La rénovation de la place par Daniel Buren et Christian Drevet en a fait un symbole de modernité architecturale. Face à la mairie et au musée, nous voici plantant le drapeau de l'art contemporain, au carrefour des beaux-arts et du politique.
Le propos est donc de prolonger cette place publique, dans tous les sens du terme, en créant un lieu public aussi peu ségrégatif que possible : celui qui longe la vitrine peut voir l'un des visages de l'exposition, tourné vers l'extérieur ; il peut également pousser la porte chaque fois qu'il passe sur la place des Terreaux : la gratuité est ici fondamentale. D'ailleurs, nombre de visiteurs reviennent, pour montrer à un ami une proposition qui l'a retenu. Et certains artistes ont mis en place des dispositifs participatifs pour lesquels plusieurs visites sont non obligées mais utiles.
La temporalité m'est apparue comme un élément du contexte structurant du projet : la place des Terreaux est un lieu de rendez-vous, de passage régulier et fréquent ; la dynamique que peut créer ce lieu de petite taille siège dans le renouvellement rapide des expositions. Et si les contraintes budgétaires nous ont aujourd'hui découragés de maintenir le rythme mensuel des expositions, ce que je regrette, la BF15 poursuit par tous les moyens cette idée que l'acte volontaire de visite d'exposition doit s'installer dans le quotidien pour que l'art fasse partie de la vie. Entrer ne doit pas être seulement prémédité ; c'est un acte spontané, banal. Aux œuvres et à chacun, ensuite d'entrer ou non en dialogue, et d'échapper au shopping généralisé. L'accueil, les documents mis à la disposition du visiteur sont là pour l'y aider.
Ce point de vue sur le lieu rend nécessaire la création d'œuvres toujours inédites. Les meilleurs artistes nous ont fait l'honneur de comprendre et d'accepter cette singularité, voire d'en être séduits, et nous ont proposé des œuvres de contexte qu'ils ne pouvaient réaliser en institution ou en galerie. Le site et sa proposition leur sont donc apparus comme des espaces de liberté, ce qui est pour nous une légitimation, une confirmation que la voie ouverte en complément du réseau de diffusion classique a son utilité.
L'autre reconnaissance vient du succès public, malgré des relais d'information locaux, guère plus concernés par l'art contemporain que la moyenne des médias français, c'est à dire peu curieux, à de rares exceptions près, et qui nous semblent plus défaillants au fil des ans. Heureusement, la notoriété s'est vite installée au plan national, grâce aux artistes souvent.
Il n'y a pas lieu de dresser une typologie des artistes ayant exposé : débutants ou confirmés, lyonnais ou étrangers… Ces choix sont affaire de problématiques artistiques, et si la lecture de l'index révèle une forte présence des hexagonaux et des Suisses, cela s'explique surtout par une proximité géographique convenant à nos capacités financières.
Les pages qui suivent rendent compte des épisodes de cette activité, hors chronologie et sans esprit de démonstration, en laissant surgir les multiples entrées possibles dans les programmes des trois dernières années.

Août 2003

Claire Peillod Directrice et programmatrice de La BF15 de 1995 à 2003